589d9be1f349ePar Fernand VINCENT,

Président de la Fondation de l’Institut Panafricain pour le Développement  

Juin 2018

 

Ceux qui, comme moi, travaillent depuis longtemps pour le développement des pays du Sud et font appel aux financements de la coopération internationale, auront constaté que les orientations nouvelles imposées par les pays du Nord aux pays du Sud posent de sérieux problèmes.

Quatre dérives me semblent devoir être signalées :

  1. La bureaucratisation de l’aide

La mauvaise gestion de l’aide par certains pays du Sud a amené quelques agences à imposer des méthodes de planification et de contrôle de l’aide apportée telles que certains partenaires préfèrent ne plus tendre la main et chercher ailleurs le financement de leur projet. J’ai entendu récemment, à plusieurs reprises, des leaders africains se plaindre de cet excès de bureaucratisation. Dans Antipodes/ITECO Bruxelles, No 219, décembre 2017, Jean Bossuyt, un coopérant expérimenté interview David Graber, un expert américain et écrit : « Sous prétexte de bonne gouvernance et surtout de bonne gestion, on a (à l’initiative de la Banque Mondiale, de l’US AID et de la CEE) introduit une batterie de méthodologies et de procédures, très souvent des héritages du fordisme, qui ont trouvé un terrain fertile en dehors du secteur privé… ».  « Planifier en détail le changement social, c’est une illusion » car ce changement est complexe, dynamique, à long terme et adapté à un certain contexte ou une culture. Il n’y a donc pas de modèle unique de société développée ni de méthodologie linéaire pour y arriver. Toute planification est obligatoirement en décalage avec la réalité. Le lendemain de l’écriture d’un projet, on est déjà dans une autre réalité. Il est donc impossible de prévoir ce qu’on fera exactement dans deux ans, comment on dépensera son budget et on ne peut pas anticiper les risques ».

Dans son livre « l’émigration n’est pas une solution » (Graad), Baganda SAKHO, leader paysan sénégalais qui a migré en France pendant plusieurs années et est revenu au village, écrit : « De plus en plus l’aide se détourne des paysans… On nous impose des procédures de plus en plus compliquées : description du projet ; contexte historique, finalités, innovations, objectifs finaux, objectifs intermédiaires ; cadre logique ; synergie et complémentarité des actions, modalités de pilotage, communication, relations ; viabilité, résultats quantitatifs et qualitatifs attendus, impact futur, indicateurs, etc. Comment voulez-vous qu’une organisation paysanne puisse répondre à toutes ces questions. Nous devons engager des experts pour préparer et gérer l’aide demandée… ».

Les grandes ONG du Sud, qui n’ont pas d’autres alternatives que de suivre les exigences des agences d’aide le savent : elles recrutent des spécialistes pour préparer les dossiers, gérer le suivi des projets, produire de nombreux rapports intermédiaires, finaux, financiers, d’activité, d’évaluation…   Ce sont des centaines de pages qui sont rédigées et envoyées au fonctionnaire de l’agence pour qu’il donne son feu vert au prochain transfert de l’aide. Qui lit ces rapports et leurs annexes ? Une seule personne la plupart du temps et c’est elle qui décide en fait.

Or, l’essentiel d’une bonne gestion est ailleurs ; il est de savoir si le projet s’est développé avec les populations et les leaders locaux et que ceux-ci se sont approprié ses avancées réalisées pour démultiplier les succès et passer du micro au macro.

  1. Les partenaires financiers du Nord décident eux-mêmes ce qu’ils veulent financer

            Le développement sera celui des populations ou ne sera pas !

            Or, depuis un ou deux ans, une nouvelle méthode s’est peu à peu introduite dans les relations entre partenaires et donateurs, celle de l’appel d’offres.

            Que veut dire ce changement, sinon que c’est dorénavant l’agence de coopération qui définit ce qu’elle veut financer. On ne peut le lui reprocher. Mais alors il s’agit de             bien comprendre que le partenaire Sud, s’il veut avoir recours à l’aide internationale, ne peut que « se ranger » aux choix du partenaire Nord.

            Baganda SAKHO, le leader paysan sénégalais cité ci-avant, décrit ses dialogues avec les jeunes agents de l’aide : « Nous sommes prêts à financer votre syllabaire, à      condition que vous parliez des droits de l’homme… » ou encore : « Nous avons   obtenu des sous pour ceci et non pour ce que vous demandez… »

            Où est le temps où, après une évaluation institutionnelle, plusieurs agences gouvernementales finançaient en %, les coûts de nos budget globaux … On nous       répond que « les temps ont changé », oui, mais pas dans le bon sens car de tels  financements nous ont permis de construire des organisations solides capables de    générer leur propre financement et de s’autonomiser financièrement et politiquement .

            Je pense que ceux qui dirigent actuellement l’aide au développement auraient avantage à relire le livre de Bernard LECOMTE, OCDE, 1986 « L’aide par projets :      limites et alternatives ».

            Désormais, plus grave encore, les agences du Nord, planifient, sur quatre ans ou plus,  les ressources qu’elles comptent rassembler et les affectent souvent totalement aux projets et programmes en cours. Il ne reste donc aucune place pour les nouveaux projets innovants et pourtant prioritaires. Au cours de l’année 2017, j’ai eu l’occasion    de recevoir à cinq reprises une telle réponse de grandes agences pour des demandes urgentes liées au financement de programmes pour la lutte contre le réchauffement       climatique.

  1. Les grands décideurs se sont isolés et il devient impossible de leur parler !

Je vous invite à faire l’exercice suivant : Allez sur le site internet d’une grande agence de coopération au développement et cherchez qui est le décideur du dossier que vous comptez lui envoyer. Quelle est son nom, et son adresse email… Vous verrez le résultat ! 

Impossible de joindre ceux qui doivent mieux percevoir les besoins des populations sur le terrain. Ils se sont protégés des flux d’emails et des téléphones qui perturbent leur travail journalier !

Des barrières ont été créées qui empêchent de communiquer sur le fond des problèmes et des besoins réels. Des secrétaires, assistants et fonctionnaires empêchent de joindre les décideurs et constituent des barrières infranchissables. Et pourtant, chacun sait que pour obtenir de l’aide, il ne suffit pas de remplir le questionnaire « projet » de l’agence, mais de connaître le décideur et celle ou celui qui est capable de découvrir pourquoi il faut financer telle ou telle innovation.

Il n’est pas toujours facile pour une personne engagée depuis 40 ans dans le développement du Sud de rencontrer de tels blocages dans la communication avec les agences d’aide.

  1. Les multinationales créent leurs propres certifications Bio et sèment la confusion.

Depuis quelques années, et plus particulièrement récemment, les projets de développement rural ne sont financés que s’ils comportent une dimension « BIO ». Et pour être reconnus « bio », les partenaires-terrain doivent chercher et obtenir la certification BIO d’une agence agrée.

Or la multiplicité récente et les coûts exigés par des agences de certification posent un sérieux problème. Chaque multinationale qui commercialise des produits de consommation courante a sa propre certification à tel point que cela devient problématique pour le consommateur de savoir ce qui est réellement Bio et ce qui l’est à peu près ou pas !

Il est temps que les organisations de consommateurs mettent de l’ordre dans ces systèmes de certification.

  1. L’aide actuelle est-elle vraiment un moteur du développement ?

            Déogratias NIYONKURU, leader africain qui vient de recevoir le prix 2015 de la Fondation Baudoin, dans son livre « Pour la dignité paysanne », GRIP Bruxelles,      s’interroge : « Dans quelle conditions, l’Afrique dispose-t-elle de marges de manœuvre pour définir elle-même ses stratégies de développement ?

            « L’aide, tout le monde en convient, ne semble pas produire les effets escomptés… Dès lors, on arrive à se demander, comme le faisait Samir Amin il y a 50 ans, s’il ne faudrait pas se déconnecter entièrement… ».

            Dambia MOYO, la célèbre économiste zambienne (« L’aide fatale. Les ravages d’une aide inutile, Editions JC Lattès, 2009) » n’a-t-elle pas, elle aussi, défendu l’idée de      refuser l’aide…

            L’aide profite-t-elle aux bénéficiaires finaux ?

            Quand une agence internationale d’aide donne 100.000 $ pour un projet agricole d’un pays du Sud, quel est le pourcentage de cette aide qui atteint réellement les       paysans dans les villages ? La réponse des économistes varie, mais on s’accorde à dire qu’environ 10 à 30 %  cette aide arrive au village ! La « machine » s’est mise en          route : études de faisabilité par des bureaux de consultants du Nord, missions d’experts internationaux (coûteux) ; achat d’équipements dans les pays du Nord,             gestion des projets à plusieurs niveaux : état (direction officielle de l’aide ou/et ONG  du Nord), gestion de l’aide par des services techniques officiels du gouvernement local ou ONG du Sud, évaluation.

            Bref, le coût de la gestion de l’aide par les « donateurs » est très supérieur à l’aide reçue par les bénéficiaires désignés. C’est le système de la « machine » de l’aide.

            On peut donc s’interroger sur la nécessité de tous ces intermédiaires. Pourquoi ne pas suivre l’exemple de cette ONG américaine, qui a décidé de donner directement           aux populations regroupées les fonds de l’aide, sans intermédiaire.

            Elle a mesuré que le risque de perte couru est grand, mais inférieur au coût des intermédiaires !

            L’aide de la coopération internationale n’est-elle pas aussi un moteur du développement des pays qui donnent cette aide ? A qui profite-t-elle ? Tous les           économistes s’accordent sur le fait que donner 100 à un pays du Sud rapporte au moins 100 en retour pour le pays donateur. Certains d’entre eux n’ont-ils pas chiffré    ce retour à 1/5 ! Les bureaux d’études du Nord, les entreprises qui fournissent les équipements, les banques qui prêtent sont les premiers bénéficiaires de cette aide

            Par ailleurs, on oublie souvent que l’aide apportée, surtout aux gouvernements du Sud est comptabilisée dans la dette de celui- ci. Or une dette se rembourse ! Mesure-   t-on l’importance du coût du remboursement des intérêts et du capital de ces dettes ; souvent, il représente plus que le PNB national ?

            Et enfin, sait-on que l’aide des migrants à leurs familles restées au pays est nettement plus importante que l’aide officielle de tous les pays occidentaux ?

            Selon la Banque Mondiale (18/12/2015 – Dilip TATCHA), il y aurait, dans le monde, plus de 250 millions de migrants internationaux qui transfèrent chaque année 601    milliards de US $  à leur famille et ces mêmes migrants feraient, en plus, des économies annuelles évaluées à 500 milliards. Ces transferts représenteraient donc           un peu moins de trois fois le montant des apports nets de l’aide publique au développement qui se chiffre, selon l’OCDE, en 2011, à 133,5 milliards de $us.

            Comment, les gouvernants des pays du Sud, et les migrants de ces pays dans le Nord, utilisent-ils ces transferts vers le Sud est aussi une question à poser car cette aide ne finance trop souvent que des dépenses de consommation et non celles de l’investissement dans des projets productifs, créateurs d’emplois durables ?   

Conclusions

Ce qui est grave dans ces dérives, c’est le fait que les agences du Nord se sont approprié ce que doit être le développement de leurs partenaires du Sud. Ils ont l’argent, ils décident comment le donner.

Nous devons cependant reconnaître que nous sommes engagés dans une contradiction évidente : nous avons besoin d’aide pour financer certains de  nos projets qui correspondent aux besoins réels des populations du Sud et si nous voulons compléter les efforts qu’ils font pour s’autofinancer, nous devons faire appel aux agences d’aide en tendant la main !

Est-il possible de mieux dialoguer et d’éviter ces dérives inacceptables ?

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